Fabrication d’émaux à base de roche : schiste vert [C]

Note : Cette publication s’inscrit dans le prolongement de mon exposition intitulée Émaux à base de roches : Développer un langage géologique de matériaux alternatifs en céramique. Alors que la version en présentiel et en ligne de l’exposition offrait une vue d’ensemble du projet, la présente série de blogs offre des extraits inédits du projet. Plus précisément, ce que ces publications me permettent de faire c’est d’étendre ma pensée et en écrivant en détail les caractéristiques de chacune des roches. Par exemple, je souhaite aborder divers éléments tels que la chimie théorique (et hypothétique) des roches, la manière dont certains minéraux ont (ou aurait pu) influencé les émaux. En route, j’ai pris l’occasion de partager mes propres commentaires et notes, qui, je l’espère, vous apporteront un éclairage supplémentaire si vous avez l’intention de poursuivre un tel projet.


Schiste vert

Que nous y prêtions attention ou non, que nous le comprenions ou non, les émaux en céramique sont une affaire de chimie. Mon but n’est pas de dire qu’il faut nécessairement connaître ces détails pour être en mesure de créer de magnifiques glaçures. En fait, pour être honnête, j’aurais pu réaliser l’ensemble du projet sans rien savoir des matériaux que j’utilisais pour, en fin de compte, aboutir exactement au même résultat. Néanmoins, je crois que ces connaissances théoriques et pratiques peuvent nous être utiles quant au raffinement de nos créations. Ce que j’espère, en partageant ces publications, c’est de montrer que la création des émaux de céramique peut être à la fois un processus exploratoire et intuitif, et ce, tout en étant également un processus rigoureux, méthodique et systématique.

L’étape de broyage

Le schiste vert est un échantillon unique que j’ai eu la chance d’utiliser pour ce projet. Non traitée, cette roche est d’un magnifique vert vibrant et chatoyant. Comme le montrent les photos suivantes, il perd lentement sa coloration au fur et à mesure qu’il est broyé en poudre (environ 60-80 taille du maillage). Pour les personnes intéressées, en raison de la nature des roches schisteuses, le schiste vert est relativement facile à broyer et n’a provoqué qu’une usure minimale de mes outils. J’ai aussi écrit un court blog sur certains des outils que j’utilise : Outils de transformation des roches en poudre fine pour les émaux céramiques : une introduction.

Composition minérale et considérations relatives à la fabrication des émaux

Note : Je crois qu’il importe, avant d’entrer dans le vif du sujet, de clarifier l’intention de cette section. Étant donné que les roches n’ont pas fait l’objet d’une évaluation approfondie – telle que la SFX qui me donnerait une compréhension chimique relativement précise de la composition de la roche -, ce que je présente ci-dessous est de nature hypothétique et reflète un processus d’identification plutôt rudimentaire qui a été réalisé principalement par l’observation et un test de dureté. En outre, j’utilise cette section pour réfléchir à « ce qui aurait pu être » et pas nécessairement à « ce qui est ». En d’autres termes, cette section reflète mes pensées initiales avant que les roches ne soient utilisées comme ingrédient principal de mes émaux.

Je tourne, tout d’abord, mon regard vers la composition géologique du schiste vert. Ce faisant, je pense pouvoir formuler quelques hypothèses quant à son potentiel en tant que glaçure de céramique. Par exemple, cette roche contient (ce qui semble être) les minéraux suivants :

  • Fuchsite (mica riche en chrome)
  • Chlorite (fer et magnésium)
  • Albite (sodium)
  • Pyrite (fer)

Dans cette liste, le premier minéral m’intéresse particulièrement. La fuchsite, une variété de muscovite, est un mica riche en chrome. En lisant sur le sujet, j’ai trouvé très peu d’informations concernant les propriétés du mica dans la création d’émail. Dans d’anciens articles de forum, j’ai lu que quelques personnes utilisaient du mica broyé pour des cuissons à basse température (~1000°C), mais aucune ne donnait de détails sur son effet à moyenne ou haute température (~1200-1350°C). Malheureusement, à ma grande déception, je n’ai pas été en mesure d’acquérir une bonne compréhension de ce minéral, en particulier pour la fabrication de glaçures. Cela étant dit, j’ai également lu des informations sur son utilisation dans l’argile (c’est-à-dire comme additif à l’argile), certaines personnes affirmant qu’il pouvait augmenter la résistance du corps après la cuisson. Par conséquent, j’ai eu l’impression que le mica pouvait éventuellement rigidifier la glaçure et réduire ses chances de fondre. Enfin, toujours en ce qui concerne la fuchsite, j’ai pensé que ce qui pourrait être intéressant, c’est la présence – même si elle est très faible – de chrome dans la roche. Comme je l’ai appris en lisant des livres sur les glaçures pour céramique, le chrome est un puissant colorant qui peut, dans des conditions chimiques correctes, produire des nuances de vert et, dans un mélange déséquilibré, créer des tons de brun. Comme je ne connaissais pas la proportion exacte de chrome disponible dans cette roche, je n’étais pas en mesure de prédire le résultat.

Quant aux autres minéraux, on peut les considérer soit comme des colorants, soit comme des fondants. Dans le premier cas, la chlorite et la pyrite apportent toutes deux du fer. Ce métal crée généralement, à lui seul, des couleurs de la famille des bruns et des noirs. Cela dit, je ne suis pas sûr de la pyrite, car en céramique du moins, nous parlons généralement d’oxyde de fer, et le type de fer contenu dans la pyrite est un sulfure. En ce qui concerne les fondants, la chlorite devrait être une source de magnésium et l’albite – un feldspath riche en sodium – une source de sodium. Ces deux minéraux peuvent contribuer à abaisser le point de fusion de l’émail.

Maintenant, je crois qu’il est bon de répéter que tout ceci est purement hypothétique. Bien que tous ces minéraux influencent la durabilité, la fluidité et la couleur de l’émail, il est difficile de prédire les résultats sans connaître les proportions exactes de ces derniers.

La température de cuisson et ses effets

Avant de mélanger et d’appliquer les émaux sur les tuiles d’essai, j’ai effectué divers tests sur la matière première, à la fois sous forme de chamotte (<40 taille de maille) et sous forme de poudre (>40 taille de maille). Bien que cette étape soit facultative, je pense qu’elle peut donner des indications précieuses et permettre de procéder avec un meilleur jugement, qu’il s’agisse d’aspects esthétiques ou de sécurité. Plus précisément, j’ai effectué des tests de fusion, de même de dans le corps dans l’argile lui-même.

Faire des tests de fusion est assez simple et consiste à mettre les matières premières dans de petits récipients et à les soumettre à toutes les étapes de la cuisson. Cette procédure, du moins pour moi, était un moyen d’évaluer à la fois les possibilités esthétiques de la roche, mais surtout de gérer les aspects négatifs (surtout du fait que j’utilise un four qui n’est pas le mien). Par exemple, j’ai noté les couleurs et les textures, d’une part, etj’ai également prêté une attention particulière à la fluidité du test de fusion (par exemple, a-t-elle fondu, et si oui, peut-on la quantifier ?) ainsi qu’à sa durabilité (par exemple, adhère-t-elle bien à la surface de la tuile de test), d’autre part. Les images suivantes illustrent tous ces aspects.

Cette première série de photos a été réalisée en utilisant la roche sous forme de chamotte (c.-à-d. des morceaux relativement gros). L’ordre est le suivant : avant cuisson, cuisson du biscuit (cône 04), cuisson d’émail (cône 6). Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, ce n’est pas nécessairement la perte de coloration suite à la première cuisson (on s’y attend presque toujours), mais plutôt le retour de quelques touches de vert après la seconde cuisson, comme si la température plus élevée aurait permis à certains minéraux de reprendre ses couleurs.

La deuxième série de photographies a été réalisée en utilisant la forme en poudre de la roche (40 maille et plus fin). Elle suit le même ordre : avant cuisson, après cuisson du biscuit (cône 04), à la cuisson d’émail (cône 6). Par rapport à la forme en chamotte, les tuiles d’essai entièrement cuits ne reprennent pas vraiment de coloration.

Enfin, j’ai également effectué des tests dans l’argile. Pour cette partie, j’ai ajouté 5 % de la roche concassée dans un corps d’argile à cuisson blanche (PSH 519). Bien que les tests de fusion précédents m’aient donné suffisamment d’informations sur les couleurs, les tests d’ajout d’argile m’ont permis de voir si la roche pouvait être utilisée à l’intérieur de l’argile. Plus précisément, j’ai prêté attention à la durabilité de la tuile après la cuisson, car certains des tests se sont révélés extrêmement fragiles. J’ai décidé de ne partager que les carreaux testés avec le chamotte car ils montrent mieux visuellement les effets de son inclusion – la poudre, dans la plupart des cas, ne produisait que de petites taches qui ne différaient pas beaucoup de celles que l’on trouve dans les corps d’argile mouchetés. Les images ci-dessous suivent le même ordre de cuisson que celles ci-dessus.

Recettes des émaux

Il est important de noter que, pour ce projet, j’ai testé 15 roches différentes. En plus du fait que je faisais tout cela dans un four partagé, je ne pouvais pas réalistement poursuivre une expérience approfondie dans la fabrication d’émaux. Par conséquent, au lieu de suivre les méthodes typiques de mélange linéaire et de mélange triaxial, j’ai décidé d’utiliser une recette unique (c’est-à-dire un ratio fixe d’ingrédients) pour toutes mes glaçures : 85 % de roche broyée, 10 % de fondant et 5 % d’argile. Pour toutes les roches, j’ai varié à la fois les fondants et le type d’argile.

Par exemple, j’ai utilisé, pour la teneur en argile, le kaolin EP (EPK) et le Redart (R) et, pour les fondants, j’ai décidé de tester le Gerstley Borate (GB), la Dolomie (D), le Carbonate de Calcium (Whiting : W), l’Oxyde de Zinc (Z), la Syénite Néphélinique (NS) et le Carbonate de Soude (SA). Ainsi, même si la variation du ratio aurait pu me permettre d’obtenir une plus grande variété d’émaux, cette méthode m’a permis d’approfondir et de mieux comprendre le rôle et les effets des fondants et de la teneur en argile dans les émaux.

Enfin, toutes les glaçures ont été testées sur différents types d’argile (PSH 519, Tucker’s Mid Cal 5, PSH 540i). Dans la section suivante, j’ai décidé d’inclure quelques tuiles d’essai au lieu de l’ensemble. Ce choix a été fait pour éviter la redondance, car de nombreux émaux ne changent pas beaucoup d’un type d’argile à l’autre (dans l’émail) ou en modifiant le corps d’argile sur lequel il est utilisé – dans le cas contraire, des images supplémentaires seront partagées.

Les émaux de schiste vert : une vue d’ensemble

La palette de couleurs de ces émaux produites à partir de schiste vert oscille entre les bruns et les beiges. Il convient de noter que le Redart donne des tons plus chauds aux glaçures que l’EPK, ce qui est probablement dû à la teneur en fer de celui-ci. Enfin, bien qu’il m’ait été difficile de le capturer avec mon appareil photo à ce moment-là, j’ai trouvé que l’émail utilisant de l’oxyde de zinc (Z) présentait de très subtiles touches de rose.

Émaux utilisant l’EPK sur Mid Cal 5 de Tucker

Émaux utilisant le Redart sur Tucker’s Mid Cal 5

Vous trouverez ci-dessous une courte série de vidéos (enregistrées au début de l’année 2024 et d’une durée d’environ une minute chacune) partageant mes réflexions rapides à propos de chacun d’entre eux, y compris le test de fonte brute.

Raw Melt Test
Gerstley Borate
Dolomite
Whiting
Zinc Oxide
Nepheline Syenite
Soda Ash
Overview

Les émaux de schiste vert : un regard de près

Les photographies de type macro créent des paysages totalement nouveaux qu’il serait autrement difficile de saisir à l’œil nu. Lorsque j’ai commencé à prendre ces photos, j’ai commencé à mieux comprendre ce qui se passait. Par exemple, bien que ce schiste vert ne soit pas un bon exemple, d’autres roches qui semblaient « fondues » et « lisses » se sont révélées plutôt grossières lorsqu’on les a regardées de plus près. J’espère que les photos suivantes vous donneront une perspective nouvelle et différente.

Raw (<40 mesh size grog)
Raw (fine powder between 40-80 mesh)
Gerstley Borate + Redart
Dolomite + Redart
Zinc + EP Kaolin
Soda Ash + Redart

Aller au-delà des tests

Ma dernière étape pour ce projet était d’aller au-delà de la phase d’essai de l’émail. Bien sûr, il est incroyable de regarder toutes ces tuiles d’essai, mais la question se pose : à quoi pourraient-ils ressembler sur des pièces réelles ? Étonnamment, je n’avais pas envisagé cette idée jusqu’à ce que la directrice du studio (à l’époque des tests) m’a généreusement offert l’opportunité de créer une petite exposition pour mon travail. J’ai profité des quelques mois d’été de 2024 pour améliorer mes compétences en matière de tournage et j’ai réalisé 30 jarres de lune, tous en utilisant un kilogramme d’argile. Finalement, j’ai sélectionné deux jarres de lune pour accompagner chaque roche.

Moon Jar [É23C – 1]

Moon Jar [É23C – 2]

Je vous remercie généreusement pour votre temps et intérêt que vous portez à mon art !